11-11 Memories Retold vs Soldats Inconnus

11-11 Memories Retold vs Soldats Inconnus

En 2014, Ubisoft Montpellier nous fait connaître ses Soldats Inconnus, des anonymes de la Grande Guerre envoyés au front contre leur gré et perdus dans les enjeux militaires. Soldats Inconnus atteint son objectif de jeu commémoratif et consacre son créateur, le Français Yoan Fanise. Ce dernier quitte ensuite Ubisoft pour créer son propre studio, DigixArt. Après un premier jeu de rythme (Lost in Harmony), il retourne dans les tranchées pour les cent ans de l’armistice avec 11-11 Memories Retold. La comparaison entre les deux jeux s’impose et c’est ce que nous allons faire ici.

Contexte

Soldats Inconnus et 11-11 Memories Retold (qu’on appellera 11-11 faute de traduction) partagent le même contexte : la Guerre 14-18 à hauteur d’humain. Les protagonistes sont presque tous des sans-grade, égarés dans le conflit. 11-11 insiste sur l’opposition entre Allemands et Alliés au travers de ses deux personnages jouables : un Canadien naïf et un Allemand hagard. Soldats Inconnus adopte le même modèle avec deux conscrits, un Français et un Allemand, et y ajoute une infirmière et un Américain revanchard.

Histoire

Les deux soldats inconnus du jeu de 2014 habitent le même foyer. Le père de famille français et son beau-fils allemand sont envoyés à la guerre, chacun dans un camp. Les deux personnages principaux, qui laissent derrière eux une fille ou une fiancée, dégagent une même intensité. On passera de l’un à l’autre avec un plaisir égal et on se changera encore les idées avec l’infirmière et le soldat américain.

Kurt, un père allemand parmi les soldats

L’Allemand de 11-11 est un père qui n’a plus de nouvelles de son fils parti au front. Cette disparition l’obsède à tel point qu’il part à sa recherche en quittant sa femme et sa fille malade. De l’autre côté, le Canadien est un jeune photographe qui veut porter l’uniforme pour impressionner une fille… En termes d’intensité, vous voyez un peu le décalage, surtout que le Canadien est tarte comme pas deux. Quand un récit fait la navette entre deux héros, il est indispensable qu’ils soient aussi intéressants l’un que l’autre. Ce n’est pas du tout le cas dans 11-11. Le drame traversé par l’Allemand est poignant, tandis que les aventures du Canadien sont risibles.

Mise en scène

Soldats Inconnus raconte son histoire à la manière d’un point & click en 2D. Il présente de courtes séquences posant une énigme. La solution n’est jamais loin, se trouve facilement et peut même se fondre dans l’action un peu à la manière d’un Metal Slug où il faudrait découvrir le point faible de l’ennemi. La progression est bien rythmée de la sorte et les séquences s’enchaînent sans lassitude.

11-11 adopte le format de l’aventure pédestre en 3D. L’exploration occupe au moins trois quarts du temps de jeu ; hélas, la progression est souvent ennuyeuse et laborieuse à cause notamment d’une gestion des collisions d’un autre âge. Quelques énigmes, de l’infiltration basique et du shooting photo tentent d’apporter de la variété, sans résultat satisfaisant.

Interactivité

Tout (ou presque) est une énigme dans Soldats Inconnus, avec des mécaniques différentes en fonction des situations. S’il faudra souvent aller chercher ceci pour faire fonctionner cela, on pourra par exemple demander aussi au joueur de bien viser pour lancer des explosifs ou de réussir un exercice de rythme. Une fois que vous l’aurez apprivoisé, vous devrez aussi envoyer votre chien se faufiler dans les endroits étroits. Toutes ces interactions n’ont rien d’exceptionnel mais occupent le joueur avec plaisir et intelligence : diriger une infirmière sans répit d’un blessé à l’autre fait bien comprendre le surmenage du personnel soignant en temps de guerre. Le studio DigixArt a même tiré un jeu complet (Lost in Harmony) d’une séquence de Soldats Inconnus, celle de la traversée à bord d’une voiture.

Une infirmière de choc, belge de surcroît !

Aucune séquence de 11-11 ne pourra être exploitée dans un jeu entier, ça c’est sûr. Est-ce pour ne pas perturber la narration ou par pure maladresse, on n’en sait rien, mais on ne s’amuse jamais à « jouer » à 11-11. Tout semble pénible et redondant. Pour vous donner un exemple, on ne compte plus le nombre de fois où il faut marcher en équilibre sur une poutre. À la limite, certains pourraient prendre du plaisir à diriger les animaux de compagnie (un chat et un oiseau), même si le chien de Soldats Inconnus est bien plus rigolo à manier indirectement.

Style graphique

Soldats Inconnus a l’allure d’une BD animée. Mignon comme tout, le dessin parvient à désamorcer le contenu dur avec respect et sans moquerie. Les animations ne sont pas folles sur le plan technique, mais elles sont pleines de vie et de jolies vignettes parviennent encore à apporter un peu plus de peps à l’écran. Le pari visuel, très osé pour illustrer cette guerre immonde, est totalement réussi.

Voilà l’aspect qui divise dans 11-11. Vous lirez peut-être dans des critiques que des joueurs/testeurs ont adoré le parti-pris graphique ; c’est tant mieux pour eux et tant pis pour moi. Certes, on peut au moins reconnaître à 11-11 une grande originalité dans ce domaine, qui provient d’une inspiration prestigieuse : le film « Flight of the Stories » créé par les studios Aardman pour l’Imperial War Museum de Londres, dont vous pouvez voir un extrait ci-dessous.

Le dessin 3D rehaussé de touches de peinture donne parfois de jolis plans fixes. Mais en mouvement… Sans sarcasme, le résultat visuel de certaines séquences renvoie par moments au dinosaure Alone in the dark. Les figures figées des personnages n’arrangent rien bien sûr, en particulier celle du héros canadien. Le concept graphique est aussi original que celui de Soldats Inconnus, mais il manque nettement de moyens pour s’exprimer.

Quand le moteur graphique se débrouille bien

Bande-son

C’est l’aspect qui, sur le papier, devait tourner à l’avantage de 11-11. Avec Olivier Derivière à la composition de la bande-son de Memories Retold, les espoirs étaient grands. Hélas, le compositeur français nous a déjà procuré des frissons bien plus intenses. Les magnifiques OST de Vampyr ou de Remember Me, entres autres, rendent le public exigeant, qui attend plus qu’une bonne BO de sa part.

De son côté, Soldats Inconnus ne déméritait pas non plus musicalement. Les pistes sonnent bien sans chercher à atteindre des sommets artistiques et accueillent amicalement les nombreux bruitages. La moindre petite action déclenche une virgule sonore sympathique qui récompense le joueur. On retient aussi les borborygmes que sortent les personnages lorsqu’ils parlent ; bien vu encore pour adoucir le propos !

Références historiques

Une leçon d’histoire dans Soldats Inconnus

Les deux jeux ont l’ambition d’enseigner des choses sur la Grande Guerre, de l’anecdote au fait majeur du conflit. La formule est pareille : servir de mini-leçons d’histoire et en offrir encore plus au joueur aventurier qui explore les champs de bataille. Dans ce registre, 11-11 égare un peu trop le joueur et lui en demande trop finalement. Il faut chaque fois trouver plusieurs indices (matérialisés sous la forme d’une lettre moche) pour découvrir une seule vérité historique, alors que le tarif est plus généreux dans Soldats inconnus : un objet trouvé vaut une information.

11-11 manque aussi l’opportunité de faire dire des choses intéressantes aux personnages non jouables. Les soldats des tranchées n’ont qu’une pauvre ligne de dialogue, du style « ma femme me manque ». Mais au moins font-ils l’effort de parler dans leur langue. Comment expliquer alors que le héros allemand parle en anglais quand il s’adresse à sa femme et à sa fille ? Une incohérence inimaginable, d’autant plus que les problèmes de compréhension linguistique sont au centre de l’intrigue du jeu !

Qu’il est difficile de réaliser un jeu vidéo ! La comparaison entre les deux jeux le prouve encore une fois. Avec les mêmes intentions, la formule qui fonctionnait parfaitement en 2014 s’écrase avec fracas en 2018. Si vous n’avez encore joué ni à Soldats Inconnus ni à 11-11 Memories Retold, on vous conseillera le premier sans hésitation. Et si vous avez aimé Soldats inconnus, on ne vous recommandera pas le suivant les yeux fermés.

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